Comment vieillir est peu à peu devenu synonyme de travailler plus


La réforme annoncée du système de retraite français et les débats qu’elle suscite, en particulier autour de l’instauration d’un âge-pivot qui retarderait l’âge effectif de cessation d’activité, méritent d’être replacés dans le cadre des mutations sociales de la retraite au cours des dernières décennies.

Deux évolutions majeures peuvent être soulignées. D’une part, le mouvement de baisse de l’âge de la retraite a été corrélé à une dynamique de prolongation de l’activité professionnelle. De l’autre, nous assistons à un changement profond dans la signification sociale de la retraite, davantage associée aujourd’hui à l’activité et moins au repos et aux loisirs.

Le développement du cumul emploi-retraite se situe à la croisée de ces deux évolutions.

Partir tôt pour favoriser l’emploi des jeunes

En France, l’espérance de vie à la retraite, qui est aujourd’hui de 22 ans pour les hommes et de 26 ans pour les femmes, a augmenté d’une dizaine d’années depuis la fin des années 1950.

L’augmentation de l’espérance de vie aux âges élevés – qui, dans la deuxième moitié du XXe siècle, a remplacé la baisse de la mortalité infantile comme principal moteur de l’augmentation de l’espérance de vie à la naissance – conjuguée à la baisse de l’âge de la cessation de l’activité professionnelle explique ce phénomène.

Pourtant, l’âge effectif de cessation de l’activité professionnelle n’a pas baissé de manière linéaire.

Elle a été particulièrement marquée dans les années 1980, rendue possible par le développement de dispositifs divers tels que les pré-retraites ou la dispense de recherche d’emploi pour les chômeurs âgés. En effet, dans les années 1970-1980, un consensus s’est établi autour de l’idée que le retrait précoce du marché du travail des travailleurs âgés constituait une manière pertinente de lutter contre le chômage des jeunes. Les évolutions législatives ont aussi accompagné ce mouvement, l’ordonnance du 26 mars 1982 instituant la retraite à 60 ans.

C’est ainsi que la France s’est installée dans ce que la sociologue Anne-Marie Guillemard a appelé une « culture de la sortie précoce ».

Maintenir les seniors en emploi

Depuis une dizaine d’années, cette tendance s’est inversée et l’âge de départ à la retraite est reparti à la hausse. La France a en effet, cherché à mettre en œuvre une politique inverse de la précédente, visant désormais à maintenir les seniors en emploi. Aussi les dispositifs de cessation d’activité anticipée ont-ils été fortement réduits.

Par ailleurs, les réformes de la retraite qui se sont succédées depuis 1993 ont augmenté le nombre d’annuités nécessaires pour obtenir une retraite à taux plein, retardé l’âge auquel il est possible de prendre sa retraite et incité à rester plus longtemps en activité, notamment par l’instauration d’une surcote pour ceux qui retardent leur départ à la retraite et par un assouplissement des règles du cumul entre emploi et retraite.

En France, la remontée de l’âge de la retraite a cependant été plus tardif que dans bien d’autres pays européens du fait de la prégnance de la culture de la sortie précoce. Les mesures prises ont longtemps hésité entre prolongation d’activité et poursuite de la politique des départs précoce. On pense ainsi à la réforme Fillon de 2003 qui, d’un côté, a augmenté la durée de cotisations pour prendre sa retraite à taux plein et, de l’autre, a créé le dispositif de retraite anticipée pour carrières longues, qui a eu un succès massif et immédiat.

Une pluralité de retraites

Les manières de vivre la retraite sont plurielles. Ainsi, dans les années 1980, des sociologues de la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse avaient distingué cinq types de retraite : la retraite-abandon, la retraite-retranchée, la retraite intimiste, la retraite conviviale et la retraite-loisirs.

On peut cependant considérer qu’au-delà de cette diversité des modes de vie, les représentations sociales dominantes de cette période de l’existence se sont transformées. De ce point de vue, on peut distinguer trois grandes époques.

Dans les années qui suivent la création de l’assurance-vieillesse dans le cadre de la Sécurité sociale en 1945, la retraite est perçue comme un temps de repos après une vie de labeur. Cependant, le contenu de cette nouvelle période de la vie ne fait pas, dans un premier temps, l’objet d’une réflexion collective. Aussi les enquêtes de l’époque décrivent-elles des retraités « marqués par la conscience de leur inutilité sociale » et dont la vie quotidienne est marquée par « l’ennui et les difficultés d’adaptation à l’inactivité ».

Quelle manière d’occuper le temps « libéré » ?

À partir des années 1960, une réflexion émerge sur la manière d’occuper le temps libéré par la fin de l’activité professionnelle et, plus largement, quant à la place des retraités dans la société. Cette nouvelle orientation est impulsée par le rapport de Pierre Laroque (1962), qui marque le point de départ d’une politique d’insertion sociale de la population âgée. Une nouvelle signification de la retraite se dessine alors et s’impose peu à peu, orientée vers les activités de loisirs du « troisième âge ».

C’est ainsi qu’à partir des années 1970 un ensemble d’acteurs (notamment les caisses de retraite et les municipalités) mettent en place des dispositifs comme les clubs, les vacances ou les universités pour le troisième âge, tandis que les revues pour retraités diffusent un modèle de vie à la retraite orienté vers l’épanouissement de soi et les activités de loisir.

Le fight club des retraités, Clique TV, 16 juin 2019.

Parallèlement, le temps de retraite se trouve plus fortement dissocié du temps d’activité professionnelle avec la mise en place de conditions très restrictives de cumul entre emploi et retraite.

Plus récemment, l’apparition de la notion de « vieillissement actif » marque le développement d’une nouvelle signification sociale de la retraite, moins tournée vers les loisirs et davantage orientée vers l’utilité sociale.

La catégorie de « vieillissement actif », qui s’est diffusée au sein des grandes organisations internationales depuis la fin des années 1990 (comme en témoigne, par exemple, l’intitulé choisi pour l’année européenne 2012, « Vieillissement actif et solidarité intergénérationnelle ») est cependant ambivalente : elle renvoie tout à la fois aux activités bénévoles non marchandes et aux activités marchandes.

Mais, quelle que soit l’acception retenue, la perspective qu’elle introduit vient contester la représentation de la retraite comme temps de loisirs. Le modèle qui se diffuse aujourd’hui est celui de la poursuite d’une « activité » à la retraite, ou du moins pendant les premières années de retraite, que ce soit sous forme bénévole ou à travers le maintien ou le retour en emploi.

Reportage sur des Médecins retraités sans frontières : une association unique en France qui vient en aide aux réfugiés, France 3, 2017.

Le cumul emploi-retraite

L’une des formes prises aujourd’hui par cette activité continuée est le cumul emploi-retraite, à savoir l’exercice d’une activité professionnelle rémunérée après avoir fait valoir ses droits à pension.

Ce phénomène, rendu possible par un assouplissement de la législation depuis 2004, concerne aujourd’hui 12 % des retraités des générations récemment passées à la retraite (ce qui reste bien moins fréquent qu’en Amérique du Nord).

Il renvoie bien sûr à des réalités diverses. Pour certains, continuer à travailler après la retraite relève d’un choix positif : il s’agit pour eux de poursuivre une activité gratifiante, voire de se lancer dans une nouvelle aventure professionnelle épanouissante.

Pour d’autres, le retour à l’emploi après la retraite s’explique avant tout par des raisons financières. In fine, ce phénomène met au jour les inégalités sociales qui traversent la retraite : inégalités de revenus et de patrimoine ; inégalités de charges familiales ; inégalités de santé et d’espérance de vie.


Publié en partenariat avec The Conversation.

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