Défense et changement climatique : quel modèle pour les armées de demain ?


L’USAWC (United States Army War College) vient de publier, le 24 octobre 2019, un rapport commandé par le général Mark Milley, chef d’état-major interarmées des forces américaines. Sobrement intitulé « Implications of Climate Change for the U.S. Army », le rapport résulte d’une collaboration active entre plusieurs agences et corps d’armée : la DIA (Defense Intelligence Agency), la NASA, l’US Air Force, l’US Navy, l’US Army, l’US War College et le Center for Climate and Security (CFCS).

Il s’agissait de croiser les expertises et les données de ces différentes agences afin d’évaluer l’impact du changement climatique sur la sécurité nationale américaine d’ici à 2050, puis de produire des préconisations à destination du président Trump qui, comme chacun le sait, « ne croit pas » au réchauffement climatique. Les mises en garde et les conclusions alarmistes de ce rapport mettent clairement en lumière le manque de résilience des infrastructures énergétiques et la fragilité systémique des forces armées américaines face aux effets de l’élévation des températures et de la montée du niveau des océans.

Le chef d’état-major Mark Milley et le président Donald Trump sur la base aérienne de Bagram, Afghanistan, 28 novembre 2019. Olivier Douliery/AFP

Vers un monde de plus en plus instable

L’approche adoptée pour la construction du rapport se veut à la fois pragmatique, rationnelle et systémique.

Les rédacteurs et analystes du rapport s’appuient sur des études antérieures sérieuses, sur des données scientifiques validées et sur des observations de la NASA pour construire des prévisions cohérentes et élaborer des scénarios probables. Tous ces scénarios sont particulièrement préoccupants pour le maintien de la continuité opérationnelle des forces armées américaines.

Selon le rapport, la population américaine pourrait être confrontée, à l’horizon 2040-2050, à des pannes d’électricité de longue durée, à des épidémies, au manque d’eau potable, à la famine et à la guerre. Dans ce contexte fortement dégradé, l’armée des États-Unis pourrait à son tour s’effondrer et perdre ses capacités opérationnelles.

Les auteurs du rapport identifient deux menaces majeures provoquées par le réchauffement climatique pour les vingt prochaines années : un effondrement du réseau électrique national et l’apparition d’épidémies massives. L’augmentation des besoins énergétiques provoquée par les nouvelles conditions climatiques alternant de longues périodes de forte chaleur, de sécheresse puis de froid intense pourrait submerger un système de production et de distribution déjà fragile.

À l’international, l’armée américaine doit, selon le rapport, se préparer à intervenir sur de nouveaux conflits « de type syrien » déclenchés par les effets migratoires liés au réchauffement. Les analystes ont identifié le Bangladesh comme le pays le plus vulnérable à l’effondrement climatique : le déplacement permanent d’une grande partie de sa population est tout à fait probable. Ce mouvement migratoire massif provoquerait une catastrophe régionale et accroîtrait l’instabilité mondiale.

Ce qui impacte un pays comme le Bangladesh pourrait se généraliser, à l’échelle mondiale, aux 600 millions d’individus vivant au niveau de la mer. Une élévation de 2 mètres d’ici à 2100 pourrait déplacer plusieurs centaines de millions d’habitants, engendrant une instabilité massive sur les cinq continents. Face à ces futures menaces, les États-Unis doivent être en mesure d’intervenir au Bangladesh comme dans toutes les régions du monde déstabilisées.

Des immeubles effondrés du fait de l’érosion causée par la montée des eaux de la rivière Padma, à Shariatpur, Bangladesh, 13 septembre 2018. Munir Uz Zaman/AFP

La zone arctique, qui dispose d’importantes ressources en hydrocarbures, fera l’objet de toutes les convoitises, notamment chinoises et russes. Il s’agira pour l’armée américaine de tirer partie de ces ressources en utilisant les nouvelles routes ouvertes par la fonte des glaces tout en contrant l’expansionnisme russe dans cette zone stratégique.

Les auteurs du rapport insistent sur l’impréparation des États-Unis et de l’armée américaine face à un effondrement climatique, notamment dans le contexte d’interventions et de projections de forces à l’étranger. L’approvisionnement en eau constitue le premier point de contrainte pour une armée moderne intervenant en dehors du territoire national. Pour l’armée américaine, cet approvisionnement en eau représente en 2019 entre 30 % et 40 % du coût total d’une intervention extérieure ! Ce pourcentage devrait fortement dépasser les 40 % avec l’augmentation des températures de 2 degrés.

En outre, le stress hydrique pour les populations civiles devient un verrou opérationnel pour les personnels militaires projetés sur des zones extérieures « chaudes ». Les systèmes naturels que sont les océans, les lacs, les rivières, les nappes phréatiques, les récifs et les forêts vont être impactés par le réchauffement et le stress hydrique associé. La plupart des infrastructures critiques américaines n’ont pas été conçues pour résister à un fort stress hydrique.

Concernant les ressources, 80 % des exportations et 78 % des importations agricoles américaines sont d’origine hydrique, c'est-à-dire qu'elles concernent des matières premières et produits qui nécessitent de grands volumes d'eau pour les extraire ou les produire. La sécurité alimentaire mondiale pourrait être directement menacée à la fois par l’élévation des températures et par l’élévation du niveau des océans. Les infrastructures de transport devraient elles aussi être impactées par le réchauffement, tout comme le réseau électrique national, qui pourrait s’effondrer en raison de plusieurs facteurs de stress induits par le déficit hydrique.

Des lignes à haute tension en proie aux flammes durant un incendie en Californie, 11 octobre 2019. David Mcnew/AFP

Des solutions qui restent à imaginer

Le rapport met également l’accent, en sus du constat, sur les solutions qui peuvent permettre de répondre, pour les forces armées, au défi de l’adaptation à ces nouvelles conditions.

La principale solution envisagée est l’électrisation des forces et des systèmes, qui reposerait notamment sur une évolution profonde des systèmes énergétiques militaires actuels. La doctrine de l’Alliance atlantique – formalisée au travers de la Allied Joint Publication 47. – repose sur l’utilisation d’une source énergétique unique : le carburant aéronautique utilisé tant pour les opérations que pour la production d’électricité sur les bases.

Les dangers que fait peser la chaîne logistique pétrolière sur les forces armées, de même que la faible efficience énergétique du système qui n’a, par essence, que peu de redondance, conduit depuis des années les armées occidentales à envisager des modèles alternatifs. Les États-Unis ont d’ailleurs longtemps été des leaders sur ce sujet, jusqu’à ce que l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump ne mette tout en sommeil.

La réémergence, manifestée par ce rapport, de l’idée qu’il est nécessaire de repenser l’énergie opérationnelle militaire, se combine aux efforts conduits par les autres nations de l’Alliance atlantique au travers des travaux du Centre d’excellence sur la sécurité énergétique de Vilnius (ENSEC-COE) ainsi que des orientations européennes, poussées par la France, dans le cadre de la Coopération structurée permanente. Ces travaux otaniens et européens ont notamment conduit à des projets de camps expéditionnaires multi-énergies avec, au côté des groupes électrogènes, des systèmes renouvelables (panneaux solaires conteneurisés notamment) et des systèmes de pilotage et de bascule intelligents.

Au-delà du passage d’un modèle tout-hydrocarbure à un modèle mixte hydrocarbure-électrique, il importe de prendre en compte l’enjeu majeur que représentent les technologies d’efficacité énergétique, que ce soit dans la gestion de la production et de la distribution d’électricité dans les systèmes que dans le stockage de l’énergie.

Les panneaux solaires de la centrale Solar Array II à la base aérienne Nellis, le 16 février 2016 à Las Vegas, Nevada. Ethan Miller/AFP

La gestion et le stockage sont les deux grands axes de développement aujourd’hui envisagés qui font par ailleurs appel à des technologies par essence civiles, comme les batteries lithium-ion, les piles à combustible ou les systèmes de gestion de réseau. L’efficacité semble ainsi être le mot-clé dans cette nouvelle vision de l’énergie militaire opérationnelle puisque, grâce à elle – même en conservant des systèmes fondés sur un carburant unique –, il est possible d’obtenir des gains opérationnels importants. La même logique se retrouve dans la gestion de l’eau et des déchets où l’enjeu d’une approche raisonnée et efficiente est le principal défi auquel la logistique sera confrontée dans les années à venir.

Les conflits des années 2000 (Liban, Kosovo, etc.) ayant démontré l’innocuité des actions militaires sans implication directe au sol, la présence des forces armées sur le terrain, au contact des populations et des ennemis, demeure une nécessité absolue. Dans ce contexte, il importe de trouver des solutions pour résoudre l’équation de l’implication territoriale dans des environnements dégradés.

La robotisation, solution partielle ?

Au-delà des technologies précitées qui entrent directement dans le périmètre de l’adaptation aux changements climatiques, il importe également d’examiner dans cette optique certaines évolutions technologiques de fond des armées. Parmi elles, la robotisation des forces armées – quel que soit le milieu d’emploi d’ailleurs – constitue une réponse partielle aux enjeux, en particulier logistiques, des théâtres d’opération.

La permanence sur une zone – notamment dans des milieux hostiles à l’homme – est l’une des principales caractéristiques des systèmes robotisés. Les modèles de drones marins et sous-marins en cours de développement ou d’expérimentation en particulier aux États-Unis, offrent la possibilité d’effectuer un contrôle de zone continu, lequel peut être de différentes natures selon les missions envisagées (guerre des mines, contrôle de frontières, relais de communication, etc.) ou les capteurs-effecteurs embarqués (radar, sonar, etc.). Identiquement, les robots terrestres permettent de disposer d’une allonge plus importante ainsi que de capacités plus variées, développant le potentiel d’action des groupes de combat d’infanterie en leur offrant un panorama de vision plus large (contrôle spatial, interaction avec le domaine électromagnétique, infrarouge, etc.) ou un spectre de missions plus étendu.

Avec des systèmes plus économes en énergie, en eau et en nourriture que les formats de force actuels, les forces armées du futur pourraient ainsi soit conserver leur capacité d’action malgré la dégradation des territoires soit, dans une vision plus optimiste, disposer de meilleures capacités pour un coût équivalent.

Toutefois cette vision implique d’importantes capacités industrielles et technologiques liées au cyber. Il s’agit en effet de disposer ici d’engins embarquant des capteurs, des systèmes de traitement et des effecteurs, véritables systèmes d’information mobiles. Il y a donc un enjeu fort dans l’acquisition, le stockage et le traitement des données d’une part, ainsi que dans les systèmes de gestion et de pilotage d’autre part. La logique de systèmes militaires conditionnés par les données implique ainsi des efforts substantiels dans l’intelligence artificielle, la cybersécurité des plates-formes, la résilience électromagnétique, la protection des protocoles de communication ; sans même parler de l’efficacité énergétique de l’ensemble (et donc des batteries ou piles à combustible déjà mentionnées). L’enjeu est donc ici une maîtrise de la donnée et de sa chaîne de valeur – dont certains éléments seront sans doute issus du monde civil – tout autant que des effecteurs eux-mêmes.

Presque tout reste à faire…

La réémergence d’une vision des enjeux des changements climatiques par les forces armées américaines est salutaire. Alors que le changement d’administration avait mis en sommeil toutes les initiatives – y compris les plus avancées –, le retour au réalisme militaire semble en marche. Dans le même temps, les Européens, la France en tête, prennent toujours plus en compte ces questions. Le moteur économique et technologique de l’espace euro-atlantique retrouve donc une position importante sur ce sujet.

Certes, ce rapport ne constitue pas encore une doctrine et de nombreux efforts restent à faire. Mais des pistes technologiques, cohérentes avec les orientations prises ces dernières années, se dessinent toujours davantage. À l’image de Lénine qui définissait le communisme selon l’équation « soviets + électricité », l’approche des forces armées du futur face aux enjeux des nouveaux environnements dégradés pourrait être « données + électricité ». La robotisation et la numérisation des forces armées, en marche depuis plus d’une décennie, doivent maintenant se combiner avec des technologies d’efficacité énergétique pour aboutir à des modèles pérennes qui permettront de continuer à remplir les obligations internationales et le spectre des missions des armées, tout en garantissant leur adéquation aux évolutions de long terme du monde ; pour les militaires, il s’agit, en quelque sorte, de réconcilier la fin du monde et la fin du mois.


Article publié en partenariat avec The Conversation.

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