Les femmes peuvent être la clé du développement durable au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

Mis à jour : avr. 23

Par Constantin Tsakas, secrétaire Général du réseau FEMISE, délégué Général de l'Institut de la Méditerranée, expert en Développement Durable et Innovation Sociale, Sciences Po – USPC et Karine Moukaddem, chercheuse associé à Sciences Po Paris et au FEMISE, Sciences Po – USPC

La région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) manifeste un paradoxe important. D’une part, le niveau d’instruction des femmes s’est considérablement amélioré et l’écart avec celui des hommes s’est réduit. Pour l’enseignement tertiaire, le ratio femmes/hommes était de 0,73 en 1995, il est de 1,06 en 2018 selon les statistiques de la Banque Mondiale.


Ce renversement de situation est d’autant plus prononcé dans des pays comme l’Algérie et Israël, avec des ratios de 1,55 et 1,35 respectivement, selon nos estimations à partir des données du Forum Économique Mondial.

Compilation des auteurs à partir des rapports du Global Gender Gap. Forum économique mondial (2016)


Cependant, d’autre part, les femmes rencontrent toujours d’importantes barrières sur le marché du travail. Leurs taux d’activité ont stagné et restent inférieurs à ceux d’autres régions. Alors que le rapport de scolarisation femmes/hommes dans le tertiaire est de 108 % en MENA, seules 20,5 % des femmes participent économiquement, contre 47,7 % mondialement, en se basant sur des statistiques de la Banque Mondiale.


Certains pays comme l’Algérie ou la Jordanie présentent des ratios d’activité femmes/hommes préoccupants, respectivement de 0,24 et 0,22 en 2016. De plus, les femmes qui intègrent le marché du travail se retrouvent souvent au chômage ou dans des emplois à faible valeur ajoutée. Parmi les jeunes femmes en recherche d’emploi, 16,7 % sont au chômage, soit le triple que chez les jeunes hommes selon l’International Labour Organisation.

Compilation des auteurs sur les indicateurs de genre et estimations 2010 et 2015 pour la Palestine sur la base de données nationales. Données de la Banque mondiale


La participation des femmes au marché du travail est donc limitée par d’autres facteurs que l’accès à l’éducation. Les codes de la famille et du travail n’assurent pas une égalité d’opportunités. Le manque de moyens de transport abordables et sûrs est un frein important. Les préjugés inconscients, qui sont alimentés par des interprétations subjectives de traditions et normes sociales, renforcent aussi les inégalités de genre.

Ce niveau d’exclusion des femmes est pourtant insoutenable d’un point de vue purement économique. Si plusieurs programmes d’autonomisation des femmes ont déjà été mis en œuvre dans certains pays, ils ont généralement un faible impact en raison de l’ampleur du problème et d’une approche inadaptée et peu structurelle.

Les femmes « Change Makers »


Un élément reste cependant méconnu, tant sur le plan international que national : il existe de nombreuses femmes dans la région MENA qui surpassent les difficultés et qui dirigent et accompagnent des activités novatrices à fort impact socio-économique. Les soutenir davantage permettrait non seulement de valoriser leur action, mais aussi et surtout d’aller vers un développement inclusif et durable dans la région, au bénéfice des économies et sociétés tout entières.


Ces femmes dynamiques et engagées soutiennent leurs communautés, leurs entreprises, leurs industries et incitent d’autres femmes à croire en leurs capacités à créer du changement. Elles sont présentes dans des secteurs liés au tourisme, à l’intégration sociale et professionnelle et à la finance, mais aussi à la recherche académique, à la sensibilisation environnementale et aux médias.

(ci-contre Mary Nazzal-Batayneh est l’une des « femmes arabe les plus puissantes » selon le magazine Forbes. Forbes magazine)


Des exemples des success-stories et d’initiatives originales portées par des femmes « Change Makers » ne manquent pas. Citons par exemple le travail fait par Mary-Nazzal Batayneh, l’une des femmes arabes les plus puissantes selon Forbes, fondatrice de la plus grande entreprise hôtelière de Jordanie Landmark Hotels et présidente de l’entreprise 17 Ventures qui oriente des capitaux privés pour mieux atteindre les Objectifs de développement durable (ODD).


Citons aussi l’exemple de la jeune marocaine Chaymae Samir, qui se positionne avec son entreprise Sunday Ivy sur le marché de produits de consommation innovants et tendance, s’approvisionnant déjà auprès de 600 grands détaillants d’Europe et du Moyen-Orient.

(ci-contre Hajar Khamlichi, présidente du « Mediterranean Youth Climate Network » F.Dubessy / Econostrum)


D’autres, comme la Tunisienne Samah Ben Dhia, s’orientent davantage sur des actions de sensibilisation, de mentorat et de changement de mentalités, en développant un réseau féminin de relations professionnelles et sociales (Altafemina) pour proposer une dynamique féminine forte en France et en Méditerranée. Cette approche réseau est également partagée par la Marocaine Hajar Khamlichi, qui préside le Mediterranean Youth Climate Network, dont l’objectif est de proposer des réponses innovantes aux challenges du changement climatique, et par l’Afghane Nicole Bogott, dont l’entreprise sociale « impACT » vise à renforcer les capacités de startups à impact social.


Le think tank FEMISE a récemment réuni ces actrices du changement, dans un atelier à l’évènement international Emerging Valley, dans le but de partager leurs bonnes pratiques et d’identifier les points de blocages qu’elles rencontrent dans leurs pays.

Conférence « Emerging Valey » avec un atelier portant sur l’entreprenariat féminin en Afrique, décembre 2019. Emerging Valley / Facebook


Une étude du think tank constatait déjà que, lorsque les femmes gèrent des entreprises en région MENA, celles-ci pourraient atteindre une productivité moyenne du travail plus élevée de 22 % par rapport aux entreprises gérées par des hommes. Sans évoquer les bienfaits sociétaux et durables liés à l’inclusion et au changement de mentalités.


Développer une culture de « role modeling »


Dans leur analyse sur le type d’appui qui fait défaut et qui leur permettrait de changer d’échelle, les Change Makers réunies par FEMISE évoquent des moyens et des secteurs dans lesquels une action pour l’autonomisation des femmes pourrait être particulièrement bénéfique et rentable :


1. Investir dans le secteur numérique : encourager les femmes à s’engager dans des emplois et des formations numériques permettrait d’augmenter leur employabilité. Le rôle clé que pourrait jouer le secteur dans la région a déjà été souligné dans la littérature, il permettrait de multiplier le pouvoir de négociation des femmes sur le marché du travail et d’augmenter leur accès à des emplois qualifiés, en particulier en raison de la hausse du codage comme compétence indispensable. L’école Codi de Beyrouth, où les jeunes et les femmes apprennent à coder, est un exemple d’initiative réussie dans ce domaine. Les actions du réseau d’écoles de la 2e Chance (E2C) pour l’inclusion par le numérique des jeunes sans qualification pourraient également servir d’exemple à suivre en MENA.


2. Investir pour les femmes des zones rurales : il a été souligné que les femmes des zones rurales sont particulièrement vulnérables à la discrimination. Des programmes qui contribuent à leur autonomisation financière, avec un accès au crédit, à l’investissement grâce à une meilleure connectivité des transports, ou encore à des services spécifiques, permettraient de réaliser le potentiel d’une partie de la société encore considérablement marginalisée. Souvent, les outils financiers pour l’égalité des genres existent, mais ils ont besoin de davantage de visibilité dans la région.


3. Investir dans la collecte et le suivi des données : pour améliorer l’élaboration des politiques en matière d’autonomisation des femmes, il faut être en mesure de quantifier l’impact des programmes et de les suivre. Des partenariats public-privé sont essentiels dans la région pour permettre une collecte efficace des données et la création de bases de données fiables. L'Union pour la Méditerranée (UPM) a compris très tôt l’importance de développer des indicateurs qui permettent de comprendre les besoins des femmes dans la région et qui permettent de mesurer l’impact des programmes pour l’autonomisation des femmes. Cette priorité a été inscrite dans la déclaration finale de la 4e Conférence ministérielle de l’UPM sur le renforcement du rôle des femmes dans la société et a fait également l’objet du dernier dialogue régional sur l’autonomisation des femmes en juillet 2019.

Neila Amara sur la priorité principale de l’action dirigée à l’autonomisation des femmes (Union pour la Méditerranée, 21 octobre 2016).


Une déconstruction des mythes


Ces questions importantes, dont les réponses auront un impact réel sur la situation des femmes en MENA, doivent aller de pair avec une évolution des mentalités et des normes sociales. Ici, trois entités sont essentielles pour un changement positif à long terme : la famille, les médias et les écoles.


Donner une voix aux femmes qui ont réussies à atténuer les discriminations et à équilibrer leur vie familiale et professionnelle, permettrait de redonner aux autres femmes de la région de la confiance en leurs capacités. En capitalisant sur les modèles positifs (role models) et en institutionnalisant le mentorat local, les retombées sociales seraient nombreuses.


Une déconstruction des mythes sur les femmes arabes est nécessaire. Des acteurs comme le Centre pour l’intégration en Méditerranée (CMI) ont déjà initié des actions notables, ayant entre autres lancé il y a quelques années la série « Démanteler les mythes méditerranéens » (Dismantling Mediterranean Myths), avec un numéro spécial sur le statut de la femme arabe.


Ce travail de déconstruction des stéréotypes pourrait être accompagné par un travail sur la visibilité des femmes modèles pour promouvoir une approche holistique du changement social. La future série de vidéos de sensibilisation « Women Heroes », un effort conjoint de FEMISE, l’Institut de la Méditerranée (IM) et Altafemina annoncé lors de l’atelier « Change Makers », semblerait être une étape intéressante et potentiellement importante dans cette direction.


Article publié en partenariat avec The Conversation.


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