Dans l’après-confinement, activer sa boussole éthique pour orienter sa quête de sens

Par Pauline Fatien Diochon, professeur Associé en Management, Grenoble École de Management (GEM)

Le temps du confinement fut l’occasion d’une effervescence, tant intellectuelle qu’émotionnelle, sur un éventuel « monde d’après ». Éventuel, car les mécanismes d’inertie restent nombreux, favorisant le « retour à la normale », le « business as usual », plus que le questionnement de nos schémas de pensée et d’action.

Si le confinement a représenté une rupture dans notre rapport à l’espace et au temps provoquant une suspension de sens, le déconfinement nous invite à interroger notre rapport au monde en posant la question « comment reconstruire le sens ? ». En effet, celui-ci n’est pas immanent, il ne tombe pas du ciel, mais au contraire se tisse dans l’interaction entre nos valeurs et le réel qui résiste.

Le développement d’une éthique personnelle fonctionnant comme une « boussole » pour l’action constitue un formidable outil pour accompagner notre quête de sens au quotidien. Les quelques témoignages que nous avons recueillis dans le cadre de nos travaux de recherche viennent illustrer cette idée.

Quand le monde nous interpelle

Par bien des égards, le confinement fut un temps de suspensions. Suspension d’un système productif, comme le dit le philosophe Bruno Latour, que l’on pensait inarrêtable. S’en est suivie pour certains une suspension de sens du travail, quand celui-ci ne pouvait plus jouer son rôle habituel de structuration de l’identité. Par effet domino et en extension, une suspension de l’évidence du sens de la vie, de sa direction et signification.

Cet espace-temps de suspension de sens qu’a constitué le confinement a alors été propice pour certains à un questionnement éthique.

Les questions éthiques se posent souvent à nous dans ces moments critiques où le monde qui nous entoure nous interpelle, convoque notre responsabilité, réveille nos valeurs.

C’est le cas dans certains témoignages recueillis dans le livre Les choses importantes (Éditions Payot), comme celui de Marion pour laquelle une année sabbatique a été un déclencheur.

Jeune médecin, pensant s’orienter vers la chirurgie avant de partir en Asie et en Afrique, elle remet tout en question au retour, souhaitant un métier compatible avec son mode de vie et ses valeurs qui se sont affirmées lors de cette année de transition. Progressivement, sa sensibilité humaine l’emporte dans ses choix. Marion s’oriente vers l’addictologie, une discipline permettant d’appréhender la personne dans sa globalité.

Pour d’autres personnes, le questionnement éthique se pose au quotidien, sorte de colonne vertébrale de l’existence ou de sa profession.

En tant que coach professionnel, Dorian voit l’éthique comme une hygiène de tous les instants. Il lui permet une vigilance constante sur le rôle qu’il joue dans le système de son client, en interrogeant sa posture, sa légitimité, les dérives de sa potentielle puissance.

Quelles que soient les conceptions de l’éthique, restrictives (liées à un moment spécifique, comme une crise) ou élargies (du quotidien), l’éthique peut s’incarner dans une boussole. Cette boussole est en quelque sorte la matrice de notre éthique personnelle, un socle de fondamentaux, de valeurs, nous permettant de discriminer les choses importantes selon nous et d’avancer dans la direction qui a du sens pour nous.


Cela suppose de nécessaires arbitrages et compromis, car l’éthique dans cette perception reste une affaire de contexte, interroge ce qui est souhaitable et possible en fonction des circonstances, du terrain d’action.

Entrer en résonance avec le monde

Utiliser une boussole éthique, cela veut dire que le sens se construit dans l’ici et maintenant, chemin faisant. Confrontés à des conflits éthiques, des coachs expliquent en quoi leur prise de décision ressemble à une « expédition », une « aventure intéressante », une « exploration », qui ne s’est pas faite en un jour, mais dans un voyage au long cours.

Cette conception interactionnelle de l’éthique invite à nous interroger sur ce qui a du sens pour nous, et comment le monde nous interpelle.

Dans la lignée de Bruno Latour, qui nous a invités pendant le confinement à « atterrir » et à discerner les actions arrêtées qui devraient rester suspendues de celles dont on souhaite la reprise et le développement, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa suggère, pour penser la vie bonne, de réfléchir à notre rapport au monde, et comment entrer en résonance avec lui.


Bruno Latour, sociologue et philosophe, invité dans la matinale de France Inter le 3 avril dernier.


Il nous invite à nous défaire d’une relation instrumentale, réifiante et « muette » avec le monde pour nous laisser « prendre », toucher et transformer par celui-ci. Mais on ne peut forcer la résonance ni la simuler. Elle est imprévisible et suppose que l’on reste disponible.

Les émotions sont souvent de précieux indicateurs de résonance. Songeons à ce que le confinement nous a fait vivre. Nous ne pouvions alors échapper à nous-mêmes et à nos émotions, souvent exacerbées. Que vinrent-elles révéler, mettre en évidence de nos besoins et envies ?

Face au « barbouillement moral », caractéristique du questionnement éthique comme décrit par Baptiste Morizot, chercheur en philosophie, il faut accepter l’inconfort du tiraillement entre plusieurs valeurs ou voies possibles. Nos malaises doivent donc être analysés, au risque sinon de rester lettre morte, soigneusement occultés par des stratégies de contournement et d’évitement.

Lors d’une intervention en entreprise, Patrick, consultant, explique à quel point au départ il ressent de la confusion, une forme de débordement face à la complexité de la situation de l’équipe qu’il accompagne… tout en éprouvant dans le même temps une très grande détermination pour ne pas se laisser « endormir » ou « anesthésier » par le système. Patrick utilise l’image du jonglage éthique pour exprimer sa capacité à combiner affects et prise de recul, être dedans tout en étant dehors.

Rester à l’écoute de ses émotions


Ci-contre : Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Ouvrage de Hartmut Rosa. Éditions La découverte


Ainsi, en utilisant notre réflexivité, cette capacité à prendre de la distance pour explorer nos manières de voir, penser, agir, interagir et ressentir, nous pouvons prendre conscience et interroger nos émotions, pour ensuite définir en lien avec elles un principe directeur qui nous guide.

Pour Gilles, qui fut dirigeant d’association pendant trente ans, « faire un avec le monde, s’enraciner, s’engager » est un principe directeur et un moteur de longue date. Pour Jeanne, rescapée d’un génocide rwandais, il s’agit d’un besoin de mémoire, de résilience et d’œuvrer pour une cause : la paix, l’altruisme.

C’est par cette association de la réflexivité à nos émotions que nous pouvons avancer, dans cet équilibre subtil, tel un funambule, vers les choses importantes pour soi et pour le monde.

Ainsi notre boussole éthique nous invite à naviguer entre raisonnement et résonance, pour articuler un sens qui nous permet d’entrer dans un rapport harmonieux avec le monde. Un rapport non seulement intellectuel, mais aussi émotionnel. Ceci nécessite de s’interroger et s’écouter régulièrement, de développer une écologie de l’engagement, permettant d’ajuster la barre pour ne pas perdre son cap ni se perdre en chemin.




Claire Delepau Michelet, coach, dirigeante de Terre de Sens, auteure du livre « Les choses importantes », a corédigé cet article publié en partenariat avec The Conversation.