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Climat : quand la désobéissance civile fait bouger les lignes

 

Samedi 5  octobre, plusieurs centaines de manifestants, membres du mouvement écologiste Extinction Rebellion, ont occupé durant 17 heures, Italie 2, un centre commercial de 130 boutiques et restaurants du sud-est de Paris, empêchant l’entrée des clients. Au Royaume-Uni, ce même mouvement avait perturbé mi-avril et pendant une semaine la circulation londonienne, s’installant sur cinq cites emblématiques de la ville. En France encore, en avril, des activistes de plusieurs ONG avaient bloqué les sièges d’entreprises comme Total, la Société Générale ou EDF, les accusant d’être responsables de pollutions et du changement climatique.

 

Au cœur de toutes ces mobilisations, une même stratégie : la désobéissance civile en faveur de la protection de l’environnement.

 

Ces méthodes radicales sont la marque de fabrique d’Extinction Rebellion : ce mouvement non violent créé en 2018 chez nos voisins britanniques, et arrivé en France en mars dernier, s’est illustré à plusieurs reprises : de la perturbation de la Fashion Week de Londres en janvier, aux militants nus introduits dans le Parlement. L’ampleur de leurs dernières actions aura finalement donné à la question du changement climatique l’attention médiatique qu’elle méritait.

 

Le climat sur le devant de la scène

 

Certains diront que la semaine d’action d’Extinction Rebellion conduite mi-avril aura bénéficié de l’actualité – l’extension de l’article 50 qui prévoit un mécanisme de retrait volontaire et unilatéral d’un pays de l’Union européenne (UE) jusqu’à octobre prochain ayant créé une sorte de vide médiatique, offrant une alternative à la couverture du Brexit. C’est certainement vrai mais les militants ont raison de pointer le changement climatique comme la plus grande catastrophe imminente. En octobre 2018, le GIEC publiait ses projections inquiétantes sur l’ampleur du défi qui nous attend pour limiter les conséquences les plus catastrophiques du changement climatique. Pour Extinction Rebellion, comme pour les activistes de vendredi dernier en France ou le mouvement de grève des écoliers pour le climat, la réponse insuffisante des nations lors de la COP24, deux mois après la publication du rapport du GIEC, a prouvé qu’il n’y avait plus de temps à perdre.

 

L’objectif consiste à ce que personne ne puisse plus ignorer ce problème. En bloquant des sites emblématiques du centre de Londres, Extinction Rebellion maintient ainsi le changement climatique sur le devant de la scène, afin que chacun prenne conscience que ce problème, apparemment abstrait, est bien réel.

 

Une troupe de théâtre joue sur le pont de Waterloo pendant les manifestations londoniennes. Andy Raine/EPA

 

Inévitablement, les actions d’Extinction Rebellion ont essuyé les critiques de certains commentateurs politiques britanniques. Mais si les activistes déclarent qu’ils regrettent de perturber le quotidien des travailleurs, ils estiment que leurs actions constituent un mal nécessaire pour faire évoluer le débat public.

 

L’héritage de Seattle et Occupy

 

Les activistes les plus âgés pointeront sûrement l’impact et l’héritage des manifestations de Seattle en 1999, lorsque le « Global Justice Movement » avait clôturé avec succès la réunion annuelle de l’Organisation mondiale du commerce. Une action non seulement très stimulante pour les personnes concernées, mais qui avait aussi contribué de façon cruciale à rendre concrète et réelle la résistance à une structure de gouvernance néolibérale, abstraite pour un grand nombre.

 

Tout comme les mobilisations du mouvement Occupy il y a sept ans (contre Wall Street), les dernières manifestations d’Extinction Rebellion ont été amicales et ouvertes, enrichies de performances artistiques et de discussions. Cet esprit bon enfant a jusqu’à présent permis au mouvement de gagner en popularité, non seulement dans les médias, mais aussi dans la rue.

 

Répression des manifestants réunis à Seattle à l’occasion de la réunion annuelle de l’Organisation mondiale du commerce en 1999. Wikimedia, CC BY-SA

 

Les efforts d’Extinction Rebellion visent à créer une dynamique, en se fondant sur des données de sciences politiques : comme le souligne leur site, il suffit de 3,5 % de la population d’une nation engagés dans une résistance non-violente soutenue, pour renverser une dictature. Au Royaume-Uni, cela représente moins de 2,5 millions de personnes.

 

La clarté de ses revendications et principes donne au mouvement une orientation très nette que le mouvement d’Occupy n’avait peut-être pas. Ses rangs grossissent de semaine en semaine – selon Extinction Rebellion, 50 000 personnes auraient rejoint le mouvement depuis le début des manifestations.

 

Les cycles de l’information à destination du grand public étant aujourd’hui rapides et changeants, le mouvement devra agir à la fois rapidement et prudemment s’il veut maximiser l’impact de sa plate-forme.

 

Efficace, mais pour combien de temps ?

 

Il est crucial que l’objectif du mouvement ne soit pas éclipsé par sa stratégie de communication. Or Extinction Rebellion a pillé tous les répertoires de l’action directe – en bloquant des routes, en utilisant du faux sang, en recréant des marches funèbres ou encore en se mettant en scène nus.

 

Si ces méthodes ont jusqu’ici réussi à mettre en avant le nom et la cause défendue par ce mouvement, le recours ad nauseum à ces modes d’action peut rapidement perdre l’imagination et le soutien du public. C’est ce qui est arrivé au Global Justice Movement des années 2000, lorsque le désir de recréer l’euphorie de Seattle a donné lieu à des interventions à l’impact décroissant.

 

Par ailleurs, les autorités s’adaptent rapidement aux mobilisations répétées, en y appliquant une répression plus extrême et plus dure – bien que le répertoire d’Extinction Rebellion, qui repose sur le recours tactique aux arrestations massives, semble jusqu’à présent combattre efficacement cette menace. La police a le pouvoir de disperser les manifestants, mais le nombre de personnes désormais prêtes à être arrêtées modifie le rapport de force entre les militants et l’État.

 

Arrestations volontaires, un jeu risqué

 

Les arrestations massives – 1 065 personnes ont été interpellées en tout à Londres – étaient suivies de près par l’arrivée d’une nouvelle vague de manifestants venus en renfort. Les postes de police de la ville n’ont de toute façon pas les moyens de retenir bien longtemps les centaines de manifestants arrêtés, et les frais de justice décourageront les agents de police de porter des accusations, limitant ainsi le pouvoir punitif de l’État.

 

Dans le même temps, la stratégie d’Extinction Rebellion risque de fétichiser le fait d’être arrêté comme symbole de l’engagement des participants dans la cause. Le co-fondateur du mouvement, Roger Hallam, a récemment déclaré à la BBC que pour atteindre son objectif de discussion avec le gouvernement, il serait nécessaire de créer une crise de l’ordre public d’une ampleur de 1 000 arrestations – chiffre aujourd’hui dépassé. Fixer un tel seuil de façon arbitraire est problématique, car cela peut encourager les militants à prendre davantage de risques dans la poursuite d’un objectif qui n’est nullement garanti.

 

On peut critiquer la politique à l’origine des nombreuses accusations de « violation de propriété aggravée » qui visent les activistes : quoi qu’il en soit, un casier judiciaire peut être extrêmement coûteux et discriminatoire pour de nombreux jeunes militants, particulièrement s’ils appartiennent aux minorités visibles. Cela contraste avec les risques relatifs que courent les militantes et militants chevronnés dont le travail, le mode de vie ou les privilèges leur permettent d’en subir les conséquences.

 

Il est ainsi crucial qu’Extinction Rebellion remplisse un devoir de diligence pour soutenir ceux qui sont prêts à s’investir dans ses rangs. Avec déjà plus de 1 000 personnes arrêtées, il s’agit d’un jeu coûteux et très risqué pour les militants.

 

Mais, pour l’instant, les activistes d’Extinction Rebellion verront dans les récents événements un succès monstre. Ils ont gagné en visibilité et détourné l’attention des médias du Brexit, au moins temporairement. Plus important encore, ils ont placé le changement climatique au centre des débats publics. Espérons qu’il y restera.

 

Traduit de l'anglais par Nolwenn Jaumouillé.

 

 Article publié également sur The Conversation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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