Perception mondiale du changement climatique : entre inquiétudes et confusions

Par Louise Cartier, journaliste

Réalisée par EDF et Ipsos, cette étude mondiale fait une photographie de l'ensemble des ressentis générés par la crise climatique en 2020. L'inquiétude et la confusion prédominent.


Pour la seconde année consécutive, une étude d’opinion d’ampleur menée dans 30 pays par Ipsos et EDF, comptant les deux tiers de la population mondiale et parmi lesquels figurent les plus importants émetteurs de CO2. « L’Observatoire est un véritable outil de compréhension et d’action pour les parties prenantes engagées dans la lutte contre le changement climatique. Il met en lumière les écarts entre le niveau d’inquiétude - élevé - et la traduction en actes – encore difficile -, que ce soit dans les gestes effectués au quotidien ou dans le niveau d’acceptabilité de mesures collectives », explique Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos France. « La mobilisation citoyenne, aiguillon de l’action politique, est un vrai moteur dans la lutte contre le changement climatique. Nous voulons faire avancer le débat et l’action sur un des enjeux mondiaux les plus cruciaux de ce XXIème siècle », ajoute Alexandre Perra, directeur exécutif en charge de l’innovation, la responsabilité d’entreprise et la stratégie d’EDF.


Inquiétudes


Aujourd’hui, la majorité des opinions publiques placent la Covid-19 en tête de leurs préoccupations (59%), loin devant le coût de la vie (47%), le chômage (45%), la pauvreté/inégalités (45%) et le système de santé (43%). L’environnement arrive tout de même en 6è position des préoccupations à 39%. On trouve parmi les pays qui positionnent l’environnement dans le top 5 de leurs préoccupations un grand nombre d’Etats européens et de grands pays comme le Canada, l’Australie, l’Inde et la Chine.


Mais sur la question de savoir s’il existe un lien entre épidémie et environnement (dans la mesure où la première serait liée à l’impact négatif des activités humaines sur le second), les pays occidentaux ont un regard très différent du reste du monde. Les premiers écartent le lien Covid 19 / environnement, avec en tête : la Norvège (37% de sa population pensent qu’il existe un lien), l’Australie (38%), la Suède (40%), la France et l’Allemagne arrivant juste après, ex aequo, à 41%. Les pays du Sud affirment au contraire que ce lien existe, avec une conviction forte, avec notamment 88% en Chine, 85% en Turquie, 83% en Inde et 81% en Colombie.


En conséquence, si 60% de la population mondiale déclare en effet que la Covid-19 les conduit à faire davantage attention à leur impact sur l’environnement, on retrouve le clivage entre un Sud qui se dit bouleversé par l’épidémie et un Nord qui, au contraire, déclare que l’épidémie ne stimule pas particulièrement son inquiétude sur l’environnement. C’est le cas en particulier en Afrique et au Moyen Orient (79%), en Amérique du Sud (76%) et en Asie (73%), mais beaucoup moins en Europe (39%) et Amérique du Nord (42%).


Enfin, dans ce contexte de crise sanitaire, et malgré une situation économique détériorée, un peu plus de la moitié (51%) des opinions pensent qu’on devrait donner la priorité à l’environnement, même si cela peut ralentir la croissance économique de son pays et faire perdre des emplois. Cette moyenne dissimule des disparités très importantes. Quelques pays sont très favorables (+ de 60%) à une « croissance verte » : la Colombie, le Brésil, le Chili, la Chine, la Turquie, le Mexique, l’Inde. Mais dans la plupart des pays, il n’existe pas de majorité absolue pour une telle option et les populations sont partagées, notamment selon un clivage social qui voit les plus modestes rester attachés à une croissance pourvoyeuse d’emplois. On constate qu’il n’y a pas de coupure Nord/Sud cette fois car parmi les pays les plus divisés, on trouve les USA, mais aussi le Nigéria et l’Indonésie…


Parmi les problèmes liés à l’environnement, le changement climatique et ses conséquences les plus visibles, les événements climatiques extrêmes, figurent parmi les sujets qui inquiètent le plus (juste derrière l’accumulation des déchets, des emballages, du plastique (48%) et la pollution de l’air (42%), avec également les plus fortes progressions depuis 2019 (respectivement 45% et 41%, +5 points) quand le reste des préoccupations est plutôt en baisse. On remarque que l’inquiétude n’a pas progressé le plus dans des pays éprouvés cette année par des catastrophes écologiques (USA, Australie, Russie) mais en Turquie (+13), en Indonésie (+12), en Suède (+9)…


Dans tous les pays, le changement climatique a déjà des effets bien concrets, déjà constatés dans leur région (78%), notamment dans les pays du Sud : Amérique du Sud (91%), Moyen-Orient, Afrique (82%) et Asie (84%). Le risque le plus craint est de loin la multiplication des événements climatiques extrêmes (61%), « expression » la plus visible du changement climatique devant la pollution et la désertification. On notera que le développement de maladies infectieuses bondit de 12 points et occupe désormais la 5e place des risques liés au changement climatique. Cette prise de conscience due au Covid est la plus aigüe en Asie, mais pas dans les pays dénombrant le plus de morts par habitants (Belgique, Etats-Unis, Brésil…).

Confusions


Les gaz à effet de serre sont reconnus par 6 personnes sur 10 comme causes du changement climatique, surtout dans les pays les plus développés, un score qui traduit sans doute une compréhension encore incomplète, en tout cas chez les 40% qui ne citent pas ces GES, du mécanisme du réchauffement. Le fait que 46% accusent la pollution de l’air renvoie à une confusion persistante entre CO2 et pollution. A l’inverse, la déforestation ne reste citée « que » par 42% des interviewés. Ceux-ci attribuent également le changement climatique, à tort, à d’autres phénomènes, comme le trou de la couche d’ozone (32% au global) ou à un phénomène naturel de réchauffement de la planète (30%). Il faut donc bien admettre que le changement climatique reste un phénomène difficile à appréhender pour les populations.


Plus important encore, un tiers (32% +1 point par rapport à 2019) des répondants au niveau mondial n’associent pas le changement climatique à un phénomène d’origine humaine, faisant d’eux des climato-sceptiques, certes moins déterminés que ceux (peu nombreux : 7%) qui nient le phénomène même. Le climato-scepticisme reste localisé, avec les Etats-Unis qui deviennent le pays le plus climato-sceptique au monde : 52% des Américains ne croient pas à un changement climatique d’origine humaine (+ 7points par rapport à 2019). Ils sont suivis de près par l’Arabie Saoudite (51%), la Norvège (50%) et l’Australie (43%) : dans ce dernier pays, les feux de forêt qui ont pourtant ravagé le pays pendant des mois n’ont pas ébranlé les convictions des climato-sceptiques. On note également que ces pays sont en tête de la production de pétrole ou de gaz iii. L’Union européenne, quant à elle, connait des scores relativement homogènes, avec l’Italie et l’Espagne qui sont les plus convaincues d’une origine humaine du changement climatique (75%) et l’Allemagne la moins convaincue à 64% (France : 68%).


Au total, si le climato-scepticisme est particulièrement fort dans quelques pays, il apparait comme une « minorité non négligeable » dans quasiment tous les pays, les taux plus bas s’élevant à un peu moins de 20% en Colombie, Mexique et Corée du sud.


Un autre phénomène peut atténuer la mobilisation mondiale en faveur du climat : seule une moitié des populations pense que le changement climatique n’a que des conséquences négatives quand 38% pensent que le changement climatique peut aussi avoir des effets positifs : c’est le cas à la fois dans des pays du Nord comme le Canada (44%), la Suède (51%) et la Norvège (61%) mais aussi dans des pays du Sud comme le Nigéria (53%), la Corée du sud (51%), l’Arabie saoudite (46%) et les Emirats arabes unis (43%), ce qui tend à montrer que le climat n’influence pas cette perception.


Volonté d'agir

Les citoyens reconnaissent la nécessité d’agir à leur niveau… même si cela peut se concrétiser difficilement aujourd’hui dans leur quotidien.

Si près d’un tiers des répondants espèrent une solution provenant des innovations technologiques, une majorité continue de penser que la lutte contre le changement climatique passe par un changement des modes de vie avant tout (54%), surtout dans les pays qui croient le plus aux causes humaines du changement climatique : la Colombie (83% croient aux causes humaines du changement climatique et 76% croient à une solution passant par un changement de mode de vie), le Mexique (respectivement : 83% et 75%) et le Chili (respectivement : 80% et 69%).


Les gestes individuels testés (privilégier les fruits et légumes de saison, limiter le chauffage ou la climatisation de son logement, éviter de prendre la voiture…) restent globalement peu intégrés dans le quotidien au niveau mondial : seul le tri des déchets est effectué systématiquement ou presque par la moitié de la population interrogée. A contrario, se déplacer à vélo (16%), recourir à des énergies renouvelables domestiques (18%) sont les 2 gestes les moins effectués systématiquement ou presque par les répondants au niveau mondial, gestes encore moins pratiqués par les Français (respectivement 10% et 14%).


On peut néanmoins se poser la question des possibilités pour les citoyens d’effectuer ces différents gestes dans leur pays respectif. Ainsi le tri sélectif est très développé dans certains pays, comme la France, en raison d’une politique publique volontariste : ainsi, 81% des Français trient ainsi systématiquement leurs déchets, soit 30 points de plus que la moyenne mondiale. Plus globalement, dans 7 cas sur 10, le taux d’intégration des gestes au quotidien, comme le choix des fruits et légumes de saison (61% vs 43%) est plus fort en France que dans la moyenne mondiale.


L’information reste cruciale. Ainsi parmi les citoyens qui ont la certitude de savoir quoi faire (1 citoyen sur 5), les gestes sont plus répandus : 55% des répondants qui sont sûrs de savoir comment faire pour lutter contre le changement climatique réalisent systématiquement au moins 4 des actions testées vs 14% de ceux qui ne savent pas du tout quoi faire.


Refus des contraintes


Les citoyens demandent à leur gouvernement de faire plus, mais en acceptant difficilement les mesures possibles qui ont un impact contraignant ou financier sur leur quotidien.

Aux yeux des citoyens, la lutte contre le changement climatique doit avant tout être portée par les gouvernements (69% des répondants jugent que c’est à eux d’agir). Si les actions gouvernementales sont reconnues, elles ne parviennent toutefois pas à répondre aux attentes élevées des opinions publiques (50% des répondants estiment que les gouvernements agissent réellement, soit un écart de 19% entre les attentes et la réalité). Certains pays comme la France, l’Italie ou encore l’Espagne se montrent encore plus critiques de l’action de leur gouvernement, moins d’un tiers estimant qu’il agit réellement (26% en France, 27% en Italie et 28% en Espagne). A contrario, les pays d’Europe du nord, comme l’Allemagne (58%) ou la Norvège (60%) sont plus positifs sur les actions gouvernementales, la Chine étant le pays le plus positif du monde (77%).


D’ailleurs, quand on demande aux populations ce qu’il va réellement se passer dans les mois à venir dans leur pays, ils semblent convaincus à 59% que l’arbitrage se fera plutôt en faveur de l’économie au détriment de l’environnement, contre 26% pensant l’inverse. Une perception sans doute exacerbée par la conjoncture économique particulière liée à la Covid-19.


Si les gouvernements sont désignés au premier rang des acteurs devant agir contre le changement climatique, les mesures qui pourraient être mises en place ne sont pas pour autant toujours bien acceptées dans l’opinion : elles sont d’autant moins acceptées que leur impact sur les citoyens est contraignant et financier. Par exemple, prendre des mesures concernant la production d’électricité en développant les énergies renouvelables ou en remplaçant les centrales au charbon/fuel par des centrales au gaz remportent un taux d’acceptation très élevé, respectivement de 86% et 68%.


En revanche, l’acceptabilité diminue fortement face aux taxes (51% pensent acceptable de taxer davantage les ordures ménagères et 52% de rendre plus chers les produits fabriqués à l’étranger) et aux restrictions de circulation (47% pensent acceptable d’instaurer une taxe sur les billets d’avion et 46% d’instaurer un péage urbain à l’entrée des grandes villes par exemple). Ceci est d’autant plus vrai quand les niveaux de revenus sont faibles : ainsi, 49% des répondants aux revenus les plus faibles jugent acceptable de « taxer davantage les ordures ménagères pour inciter à moins gaspiller » (vs 60% des répondants aux revenus les plus élevés) et 57% des répondants aux revenus les plus faibles jugent acceptable « d’obliger les propriétaires à bien isoler leur logement » (vs 68% des répondants aux revenus les plus élevés).