Création de valeur ou créateurs de valeurs ?

Par Bernard Marie Chiquet, fondateur de l’institut iGi et créateur du management constitutionnel

La valeur est plurielle et ne se décrète pas. Un management constitutionnel permet de les cultiver dans la durée.

Posez la question à vos collègues, à votre manager ou à votre patron. Dans la très grande majorité des cas, la définition qui vous sera donnée de la création de valeur dans l’entreprise sera avant tout, voire uniquement, économique. La valeur, pour beaucoup, est synonyme de valeur ajoutée, de plus-value, etc. Pourtant, la valeur créée par une entreprise, une organisation ne peut se caractériser que par sa dimension strictement économique ou financière.

Comme la plupart d’entre nous en fait quotidiennement l’expérience, la valeur créée par une entreprise et ses collaborateurs va bien au-delà. Qu’elle en ait conscience ou pas, chaque organisation est porteuse d’une raison d’être qui l’inscrit dans son environnement. Elle incarne des valeurs qui la qualifie et la différencie. Bien sûr, valeur et valeurs ne sont en rien contradictoires pour l’organisation. Point de valeur (ajoutée) sans valeurs incarnées par l’entreprise et ses collaborateurs, ce que François Cazals appelle la valeur plurielle. C’est cette création de valeurs – qui va au-delà de la seule valeur financière – qui caractérise les entreprises du « nouveau monde ».

Créer une culture de créateurs de valeurs

Si les crises sont synonymes de difficultés accrues pour nombre d’entre nous, elles sont aussi l’occasion rêvée pour se réinventer. Les entreprises n’échappent pas à cette réalité. Face à l’inconnue, au risque de disparition, chaque organisation est amenée à s’interroger sur sa place, son utilité, sur le sens qui la meut. Au-delà de la challenger sur ses fondamentaux économiques et son business, la crise met en lumière le nécessaire accord entre valeur produite et valeurs incarnées par l’organisation et ses employés.

Dans ces conditions, la rupture induite par une période de crises comme celle que nous traversons à intervalles de plus en plus fréquents, nous invite à imaginer et à bâtir cette entreprise sur la base d’une valeur plurielle. Comme Martin Luther King, faisons un « rêve » ou, plutôt, dessinons les contours de cette organisation réinventée. Une entreprise où prime une culture de création de valeur et d’incarnation de valeurs, où chaque collaborateur, véritable micro entrepreneur dans chacun des ses rôles, autonome et responsable, est partie prenante d’une galaxie de micro entreprises interdépendantes ; une entreprise débarrassée de toute hiérarchie, où tous sont égaux devant des règles communes, une constitution pour les organisations.

Et c’est bien ce qu’il se passe avec les entreprises qui choisissent d’adopter une constitution de type Holacracy. Une constitution qui définit et distribue fonctions managériales et rôles opérationnels de façon explicite, pour que chacun, enfin vraiment responsable, puisse devenir un créateur de valeurs. Chaque rôle est invité à qualifier sa contribution en répondant à ces cinq questions pour construire du sens, pour créer de la valeur et incarner ses valeurs : pour qui (le(s) client(s) interne(s) ou externe(s)), quoi (l’offre de service, la proposition de valeur), quel potentiel créateur (la raison d’être, la finalité), avec qui (le(s) fournisseur(s) interne(s) ou externe(s)) et pour quoi (offre de service, proposition de valeur délivrée). Bien comprise et pratiquée par tous, la constitution est alors un levier extraordinaire d’efficience et de création de valeurs à tous les étages : organisation, cercle, rôle.

Des valeurs, sources de valeur, renforcées par des “nudges” constitutionnels

Au-delà de cette dimension, la constitution, en elle-même, est aussi vecteur et porteuse de valeurs. Comme le dit si bien Clay Shirky : “Quand vous adoptez un outil, vous adoptez aussi la philosophie du management qui lui est implicite”. Une bonne constitution doit permettre à l’entreprise et ses collaborateurs de porter, d’incarner des valeurs tout en générant de la valeur, grâce aux nudges qu’elle contient. Et c’est bien cette valeur plurielle qui est à l’origine du succès et de la pérennité de toute entreprise. Ainsi, avec une constitution comme celle de l’holacratie, qui contient nombre de ces nudges, chaque partie prenante est invitée, au travers de toute interaction, de tout processus, à vivre et incarner ses valeurs fondamentales, fondatrices.

L’organisation constitutionnelle est d’abord une organisation de droit. Pas de pouvoir sur les personnes ; tous sont égaux devant la loi, c’est-à-dire le corpus de règles claires qui régit l’organisation et l’exercice du pouvoir. La constitution en elle-même, dès lors qu’elle s’applique à tous en étant formellement ratifiée par ceux qui en ont le pouvoir, est en cela porteuse de la valeur d’équivalence entre tous. La constitution Holacracy offre un nudge précieux et structurant pour l’authenticité lorsqu’elle précise que toute attente implicite ne fait aucun poids. La valeur de transparence y est centrale, explicite. Plus de lien de subordination dans les opérations ; plus d’ordre ; plus besoin de demander la permission, tout est autorisé sauf ce qui est explicitement interdit. Autonome et responsable, chaque collaborateur est vu comme un être souverain, libre d’agir en son âme et conscience, selon son interprétation des règles et de la gouvernance en vigueur.

Avec cette constitution, l’entreprise est d’emblée porteuse de valeurs. Des valeurs qui irriguent l’organisation et insufflent une forme d’homogénéité entre tous les rôles, ainsi que dans toutes les interactions qui peuvent exister entre clients et fournisseurs, à l’intérieur de l’entreprise comme avec l’extérieur.

La transmission des valeurs passe par leur incarnation

Mais, pour que les valeurs portées par la constitution puissent être génératrices de valeur, une ultime étape s’impose. Celle d’une véritable incarnation de ces valeurs par tous les collaborateurs de l’entreprise. En effet, on ne peut transmettre que ce qu’on est ! Ainsi, dans le secteur de la distribution bio, la coopérative rennaise Scarabée-Biocoop, que j’accompagne depuis l’automne 2014, le succès passe par l’adhésion complète aux valeurs de l’entreprise de ses 250 salariés. La valeur est au rendez-vous justement parce que tous, salariés mais aussi clients ou fournisseurs sont choisis selon leur capacité à incarner ces valeurs et sont invités en permanence à être partie prenante de cette valeur plurielle que chacun va porter chevillée au corps.

On le voit, point de création de valeur sans micro entrepreneurs créateurs de valeurs dans leur(s) rôle(s). Pas de valeur (ajoutée) sans valeurs portées, partagées et incarnées par les femmes et les hommes qui font vivre et se développer l’organisation. Cela est rendu possible par un management constitutionnel avec ses nouveaux modèles de pensée et ses nudges qui épousent les lois du vivant. Un pas de plus pour exprimer le potentiel créateur de valeurs de chaque être humain et de l’organisation, dans une relation de symbiotique et plus vivante.