B comme Bérézina

Mis à jour : avr. 22


Cette épisode sanitaire tragique que nous expérimentons s'apparente à une défaite. C'est ce qu'on pourrait appeler la bérézina. Ça vous rappelle quelque chose ? Lors de la débandade de l'armée napoléonienne en campagne russe, l’effondrement français ne fût pas total grâce à la présence salvatrice des pontonniers. En effet, dans une démarche sacrificielle, ils ont permis aux Français de battre en retraite pour traverser cette rivière stratégique - la fameuse Bérézina - en évitant la catastrophe.


On pourrait comparer les pontonniers à l'actuel petit personnel de "l’armée" économique qui maintient, au "front", un système peu regardant de sa condition.

Décidément, l’histoire française n’est qu’un éternel bégaiement.


Quand je vais faire des courses au Franprix du coin et que je vois la peur, les rayons pâtes dévalisés, les salariés -ressemblants à des chirurgiens entrain d’opérer à cœur ouvert- qui remplissent les rayons, un sentiment de honte et de colère m’envahit. Comment avons-nous pu en arriver là ? Nous qui nous avancions jusqu'à présent comme des gens civilisés, comme l’optimum de l’humanité, comme l’élite de la planète.

Au grand maux, les grand mots : c’est pour moi la défaite d’une vision occidentale qui pétrie nos âmes depuis des siècles. Vision qui, tel un virus contaminants les esprits malléables, sévit dans quasiment tous les recoins du monde. Vision d’une croissance matérielle illimitée d’abord, du toujours plus, de l’hubris. Vision de peur également. Peur du manque, peur de l’autre, peur de la mort. Et enfin vision de séparation, de méfiance, de protection.

Malgré les alertes et les alarmes tirées par les scientifiques depuis plus de 60 ans, rien ne s'est arrêter, rien n'a ralenti ni mis en suspens cette machinerie infernale aux technologies prédatrices avalant goulûment tout sur son passage.


Il est de plus en plus avancé que le virus est une conséquence de la destruction sauvage de l’environnement par l'Homme. Logique. Quand on déstabilise l’homéostasie d’un système complexe, le retour de boomerang ne se fait pas attendre.


Deux tours s’effondrent puis se relèvent, un système financier s’effondre puis se relève, le patron d’un des plus grands pétrolier disparaît puis est remplacé...


Je regardais récemment une vidéo de Jean-Marc Jancovici qui indiquait, lors d’une de ces brillantes conférences, que nous dévorions environ 1/1000ème de la planète chaque année. Chaque année, un millième de la planète part en fumée, pour l’éternité. Et dans quel but ? Permettre à l’humanité de se porter mieux que l’année d'avant ? Éviter que des enfants meurent de faim ? Permettre à tout le monde de disposer d’un toit sur la tête ? Non.


Nous sommes accablés par les dettes, assommés par les limites qu’imposent la fin du pétrole bon marché, incapables de se sortir des méandres d'une finance assassine.

Nos âmes vagabondes avancent aveuglément sur les berges de l’inconscience journalière d’un système lénifiant. Nous continuons notre petite vie de travailleurs assis derrière nos bureaux ou vautrés dans nos canapés, à contempler le désastre ambiant tout en étant convaincu d’y échapper. Le tout sans se rendre compte que nos fonctions professionnelles participent le plus souvent à l’augmentation de ce désordre funeste. Impressionnant d’inconséquence.


Pourtant, un guide dont on aime à citer ses paroles comme source d’inspiration en occident, nous avançait sous des métaphores mystérieuses qu’il serait une éventualité plus que positive d’aimer son prochain et considérer l’autre comme soi-même. Est-ce le manque d’amour la raison de notre monde bringuebalant ?


C’est aussi la défaite d’une génération. Il est temps d’assumer cette responsabilité. La génération hippie. Celle qui aurait pu tout changer dans les années 70, sous les conseils avisés de scientifiques inspirés (ayant eu l’outrecuidance d’avoir eu raison bien trop tôt), mais qui a préféré s’enfoncer dans les affres du consumérismes sans se rendre compte de son incurie. Celles et ceux qui se sont gavés sur le dos de la croissance, du climat et des pauvres du monde entier. Celles et ceux qui, de manière le plus souvent péremptoire, avancent sans sourciller qu’ils ont bossés, eux, pour obtenir ce dont ils disposent.


Je ne nie pas l’effort. D’ailleurs, tout le monde n’est pas à mettre à la même enseigne. Mais il est plus facile de prospérer dans un monde gavé de pétrole à un dollar le baril, en pleine croissance économique et dans lequel, les 4/5ème de la population n’avait accès ni au confort matériel ni à la démocratie (sans que cela n’ai dérangé personne par ailleurs).


Je ne critique pas ceux qui y prenne du plaisir. Bien au contraire. Mais d’autres sources d’expériences de la condition humaine peuvent être tout autant, voir même plus, jouissive que de se calfeutrer devant un ordinateur made in China. Je ne dis pas ça non plus pour critiquer sur un système qui m’a nourri. Bien nourri. Je ne crache pas dans la soupe. Loin de là. Elle a été riche, onctueuse et généreuse me concernant. Je l’en suis reconnaissant. J’y prends même parfois du plaisir à y retremper ma cuillère. Mais je préfère mettre cette fois-ci les pieds dans le plat.


Plus d'illusions. Fini le travail comme source d'épanouissement ultime quand il n’est pas mis au service d’une plus grande cause que soi.


Il y a un moment où il est nécessaire de se réinventer. Il y a un temps pour tout. Et comme pour tout, il est désormais temps d’écouter le monde qui vient, de se connecter au futur qui nous pend au nez.


A la suite de la bataille de la Bérézina, une balafre rouge vif avait marqué à tout jamais le visage blême de la France. La guérison fût longue et difficile. Les remous politiques ne furent pas sans conséquences. La cicatrice est toujours palpable sous le doigt de l’histoire atemporelle.


Il serait malin d’apprendre enfin de notre passé. Et ce, afin de pouvoir inventer un avenir un peu plus rosé. Comme cette fine pellicule d’eau qui vient délicatement se poser au petit matin sur les fenêtres embrumées d’une nuit mouvementée.



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