Penser l’après : la reconstruction plutôt que la reprise

Par Patrick Criqui, directeur de recherche émérite au CNRS, Université Grenoble Alpes et Sébastien Treyer, directeur général, Iddri, Sciences Po – USPC

Le « cygne noir » désigne un événement très peu probable, non anticipé et aux conséquences incalculables. La crise du Covid-19 ne répond pas strictement à cette définition puisque le risque d’une pandémie avait été maintes fois signalé dans différents rapports de l’OMS ou du PNUE, et aussi dans la littérature d’anticipation.


Mais il est certain que ses effets sont aujourd’hui incalculables : l’enchaînement des conséquences économiques et sociales de la crise et la détresse sanitaire et humaine qui en découleront restent malheureusement encore à découvrir. Il aurait fallu s’y préparer, mais aujourd’hui les politiques, les experts les plus chevronnés, les citoyens, tous doivent affronter une situation d’incertitude radicale sur les développements futurs de cette crise.


Comment se préparer à l’après et avec quelles armes, alors même que, dans l’ébranlement du monde, il faut gérer l’urgence ?


Gardons-nous d’une instrumentalisation des événements en cours dans la poursuite d’autres fins et, évidemment, chacun voit dans la crise une confirmation de son appréhension du monde. Mais il est clair que l’ampleur du choc exogène sera telle qu’un effort de reconstruction s’impose. Autant le mettre à profit pour engager des transformations durables dans la dynamique de la société mondiale.


C’était l’optique du New Deal de Roosevelt au début du XXe siècle, qui cherchait à piloter ensemble trois horizons d’action : l’intervention d’urgence, la relance, et un profond changement dans le projet de société (relief, recovery, reform). C’était aussi la perspective des accords de Bretton Woods qui ont permis de refonder le système économique et financier mondial, dans la reconstruction de l’après-Seconde Guerre mondiale.


Les jours d’après, il faut en discuter maintenant.


Les bouleversements que nos sociétés auront subis avec l’actuelle crise sanitaire pourraient très bien conduire, comme le souligne l’économiste turc Dani Rodrik, à approfondir les tropismes nationaux comme les tendances délétères du monde d’avant – inégalités, dégradations environnementales, captures du pouvoir…


Mais elles pourraient aussi constituer une rupture féconde à condition, comme le souligne Joseph Stiglitz, que la gravité des périls permette de dépasser les égoïsmes nationaux de court terme. En tous cas, à moins de souhaiter un simple retour au statu quo, la réflexion collective doit être menée dès maintenant.


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Apprendre des crises passées ?


Dans ce contexte si particulier, le retour sur les crises du passé est nécessaire, même si aucune ne donne toutes les clés pour penser l’après. La crise actuelle est radicalement nouvelle.


La relance suite aux crises financières, comme celles de 1929 ou -plus près de nous- de 2008, donne le cadre de référence dans lequel est le plus souvent envisagé la sortie de crise, à travers une reprise de la consommation et de l’investissement. Mais la relance keynésienne n’est pas toujours la solution, comme l’avaient déjà montré les réponses aux chocs pétroliers des années 1970, qui avaient aggravé des déséquilibres économiques structurels et conduit à la révolution monétariste de Margaret Thatcher et Ronald Reagan.


Un simple effort de relance ne serait pas approprié à la nature et à l’ampleur des problèmes que nous traversons actuellement. Pedro Sanchez, le chef du gouvernement espagnol, parle bien de « reconstruction ». Ce qui nous renvoie plutôt au processus de rétablissement après la Seconde Guerre mondiale, avec des enjeux à trois niveaux : l’analyse économique pour reconstruire des systèmes mis à terre tant du côté de l’offre que de la demande ; l’exercice de la solidarité, au sein des sociétés nationales et à l’international ; enfin, la nécessaire refondation d’un projet politique autour de la coopération, comme ce fut le cas pour l’Europe de l’après-guerre.


C’est donc à la fois en s’appuyant sur les enseignements des crises passées, mais aussi en définissant des cadres conceptuels et des solutions nouvelles, qu’il faut prendre dès maintenant le temps de reconsidérer trois grandes questions : la coopération dans un monde aujourd’hui à la fois globalisé et fracturé ; le rôle de l’analyse économique dans la réflexion sur le processus de reconstruction des économies ; la nécessaire transformation des modèles de consommation et des modèles productifs associés… Vaste programme !


Entre globalisation et repli sur soi… œuvrer pour le retour de la coopération internationale


Le bilan des trente dernières années de globalisation accélérée reste encore à faire. Les impacts positifs de ce mouvement, qui a bouleversé l’économie mondiale ne peuvent être ignorés : depuis 1990 le nombre de personnes vivant sous le seuil de la grande pauvreté (avec moins de 1,9 dollar par jour) est passé de 1,9 milliard à 700 millions, alors que le taux de pauvreté passait de 35 % à moins de 10 % aujourd’hui. Résultats très significatifs, même si la baisse de la pauvreté s’est jusqu’à présent concentrée en Chine et en Asie du Sud-Est.


Mais, depuis plusieurs années déjà, les coûts de cette globalisation étaient manifestes : déstabilisation des économies les plus développées, chômage et fragilisation de régions entières, extension des chaînes logistiques et intensification des transports… La crise du Covid-19 renforce évidemment les risques, et donc les coûts associés, puisque l’un des principaux facteurs de diffusion concerne l’hypermobilité des personnes sur la planète.


La question est donc posée, avec d’autant plus d’acuité aujourd’hui, de savoir s’il faut revenir en arrière : la démondialisation est-elle possible, est-elle souhaitable ?


Possible, elle l’est sans doute et les débuts de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, lancée par Donald Trump au nom de la défense de la production américaine, en témoignent. Souhaitable, c’est une autre histoire. Une démondialisation par le repli sur soi et la fermeture des frontières commerciales aurait des conséquences dramatiques en matière de désorganisation des économies et d’appauvrissement des populations, en particulier dans le contexte d’une économie mondiale déjà déstabilisée.


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La recherche de résilience va-t-elle réellement modifier la structure productive matérielle de cette mondialisation (chaînes d’approvisionnement, logistique, stocks de sécurité…) ? Il est trop tôt pour prévoir ce que feront dans ce domaine les grands acteurs économiques et les gouvernements.


La démondialisation pourrait en outre déboucher sur un affaiblissement des dispositifs multilatéraux en faveur de l’environnement, comme l’illustrent les reports ou les annulations de nombreuses réunions clés, alors même que 2020 devait être une année majeure tant pour le climat, la biodiversité et l’océan que pour l’Agenda 2030 du développement durable. Il est impératif que des contacts efficaces, même entre un nombre limité de pays, soient maintenus afin de préserver les chances d’accords internationaux ambitieux sur la biodiversité. C’est nécessaire aussi pour que de grands blocs économiques comme l’Inde, la Chine et l’Europe décident conjointement d’annoncer des engagements renforcés en matière de climat.


La pandémie nous montre qu’à côté des biens communs, il y a aussi des maux communs. L’interdépendance est inévitable et les solutions du repli sur soi sont portées par des intérêts à court terme, égoïstes et mal compris. Les besoins de résilience et de protection passent en fait par davantage de coopération. C’est bien le cas à l’échelle européenne, fondamentale pour renforcer la protection des populations, la sécurité d’approvisionnement, la souveraineté économique. C’est une question d’intérêt bien compris.


Et cela pose de nombreuses questions sur les mandats et les moyens d’action donnés à la Commission européenne pour sa politique intérieure, mais aussi extérieure. Les réflexions sur le « Green deal » européen, parallèles à celles sur les « Nouvelles infrastructures » en Chine, devraient conduire à des échanges d’expérience et des coopérations. Elles pourraient ainsi prendre le pas sur les marchandages commerciaux et la concurrence industrielle aveugle. C’est dans ces échanges, difficiles, mais concrets et porteurs d’avantages réciproques, que peuvent se construire d’autres scénarios de mondialisation.


Car en Europe comme à l’échelle mondiale, la crise révèle les dangers d’un monde politiquement fragmenté où dominerait l’impuissance à agir de concert. Peut-on encore s’attendre à ce que des coopérations qui paraissaient déjà improbables en régime de croisière deviennent politiquement possibles à la faveur de la crise systémique en cours ?


Il faut en tous cas tout faire pour renforcer la prise de conscience des interdépendances et des gains apportés par la coopération. C’est la seule option pour transformer les périls majeurs d’aujourd’hui en opportunités pour le futur.


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L’économie peut-elle aider à penser la reconstruction plutôt que la reprise ?


Dans cette prise de conscience, l’expertise scientifique a un rôle majeur à jouer. La confiance dans les scientifiques existe dans les sondages d’opinion, malgré la circulation accélérée d’informations non référencées ou manipulées sur les réseaux sociaux. La crise actuelle devrait conduire à renforcer cette confiance et ainsi le rôle joué par les scientifiques.


Mais elle met aussi au premier plan l’une des dimensions de l’activité scientifique, celle des controverses qui lui sont consubstantielles. Le public découvre que dans le domaine de l’épidémiologie, comme en économie : « Les experts sont formels, mais très souvent ils ne sont pas d’accord ». Cette difficulté doit être affrontée par les politiques et gérée de manière à construire néanmoins des consensus collectifs.


En ce qui concerne l’économie, les contributions utiles à la définition des politiques publiques devront tout d’abord s’appuyer sur le réexamen d’un certain nombre de questions fondamentales. Retenons-en trois à ce stade : la question de la sécurité, celle de la dette, enfin celle de l’équilibre dynamique entre l’offre et la demande.


Premièrement : la sécurité – qui doit combiner robustesse et résilience des systèmes sociotechniques et des écosystèmes – a un coût. Ceci fut largement oublié dans les grandes réformes de libéralisation à partir des années 1980 dans les pays anglo-saxons, plus tardivement en France. Ainsi dans de nombreux domaines, dont la santé, la montée des contraintes économiques et financières a conduit à faire la chasse aux capacités de réserve ou aux stocks jugés inutiles. On constate aujourd’hui les risques portés par ces stratégies de gestion.


De même, dans l’énoncé des politiques énergétiques européennes l’objectif était d’assurer un approvisionnement à la fois sûr, compétitif et soutenable. Sans qu’il y ait alors conscience de la contradiction potentielle entre un bas prix de l’énergie et la sécurité d’approvisionnement. Contradiction que l’on retrouve d’ailleurs entre un prix bas de l’énergie pour la compétitivité et le nécessaire renchérissement de ce prix pour que les industriels et les consommateurs réduisent leurs consommations d’énergie et leurs émissions.


L’organisation des systèmes productifs, des stratégies économiques des grands groupes multinationaux aux modes de gestion des services publics, doit aujourd’hui être repensée dans un régime d’instabilité chronique. En matière de changement climatique, il s’agit de faire face aux risques en se préparant à des tendances de fond en partie inéluctables, quel que soit l’effort d’atténuation (montée du niveau des mers, augmentation de la fréquence et de la magnitude des événements extrêmes). On ne peut alors qu’essayer de penser des systèmes adaptatifs ou de résilience transformative. Mais pour que ces concepts se traduisent dans la réalité, il faudra accepter d’abandonner le principe du fonctionnement au moindre coût de court terme.


Deuxièmement : la dette. Elle n’est pas un problème… tant que le débiteur trouve des prêteurs, donc apparaît solvable à long terme, donc maîtrise l’équilibre entre ses ressources récurrentes et ses obligations de remboursement. C’est ce que rappelle Jean Tirole lorsqu’il indique qu’il n’y a pas de chiffre magique pour le maximum d’endettement et que tout dépend des multiples facteurs qui déterminent la pérennité financière de chaque État. Or il est certain aujourd’hui que les dettes publiques vont bondir dans les prochains mois et que de fait chaque État devra donner des gages de sa solvabilité à long terme.


Là encore, au-delà des différentes solutions techniques envisageables, la solidarité internationale, et singulièrement la solidarité européenne, seront un élément-clé de la capacité de chaque État à gérer une dette augmentée de vingt, trente pour cent ou plus. Certains y voient même une expérience cruciale pour la survie de l’Europe.


Troisièmement : la nécessaire gestion des équilibres offre-demande de produits et services dans l’économie. La théorie de l’équilibre général est construite sur des hypothèses de comportement des agents pris isolément. C’est une démarche dite micro-économique. Elle a des mérites importants pour décrire et expliquer les mécanismes économiques en conditions d’évolution régulière. Mais hors de l’équilibre, et nous sommes déjà et serons hors équilibre dans la crise du Covid-19, la question se pose de la nécessaire mise en convergence de la demande et de l’offre totale dans l’économie. Et on assiste logiquement au grand retour de Keynes, théoricien des déséquilibres, invoqué par l’économiste française Esther Duflo. Reste à savoir s’il s’agira du Keynes de la relance de la demande après la crise de 1929 ou du Keynes du financement par l’impôt de l’effort de guerre en 1940.


Cette question de l’ajustement dynamique de l’offre et de la demande se posera de manière encore plus aiguë dans la reconstruction des systèmes énergétiques. On sait que pour sauver le climat, il faudra décarboner et donc désinvestir du secteur des énergies fossiles pour investir massivement dans les autres énergies. Mais à quel rythme et qu’adviendra-t-il alors sur les marchés de ces énergies fossiles ? Sera-t-il possible d’assurer un timing ordonné entre la réduction de la demande et celle des capacités de production ?


Dans ce domaine, tout déséquilibre se solde par de nouveaux chocs, à la baisse ou à la hausse des prix. Sans mentionner la situation dramatique de ceux des pays exportateurs qui ne disposent pas de réserves financières suffisantes. Là encore, une bonne analyse économique et une coordination internationale efficace seront nécessaires.


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Concilier sobriété et maintien d’un niveau suffisant d’emplois décents


Si l’économie doit assurer l’ajustement de l’offre et de la demande globale et sectorielle, elle devra aussi s’attaquer au défi d’assurer de manière durable le nombre nécessaire d’emplois décents, en quantité et en qualité. Et cela dans un monde qui sera traversé par de véritables lames de fond.


La pandémie actuelle a remis en pleine lumière l’importance des emplois du soin et des services à la personne, ainsi que ceux des commerces essentiels et de la logistique. Nul doute qu’il faudra reconsidérer leur statut dans la société. Mais dans le même temps, comme le souligne l’économiste Daniel Cohen, les technologies numériques vont continuer à bouleverser les autres secteurs avec notamment plus de télétravail, mais aussi moins d’emplois de services à tâches répétitives. La transition énergétique sera également pourvoyeuse d’emplois, mais dans des secteurs comme la rénovation thermique des bâtiments, aujourd’hui encore mal structurés.


Et la demande peut profondément changer, en volume et en structure. Le déploiement de nouveaux modèles d’alimentation ou de mobilité peut s’accélérer. La massification du télétravail va-t-elle réduire significativement les déplacements de commuters ? Le tourisme de masse, conduisant au « surtourisme », va-t-il disparaitre ou se transformer ? L’alimentation, qui laisse aujourd’hui trop de place à la viande va-t-elle évoluer plus rapidement vers des régimes plus équilibrés ? Va-t-on assister à une réorganisation durable des chaînes d’approvisionnement pour des sources plus locales et plus diversifiées, avec acceptation de prix plus élevés reflétant la qualité environnementale et sociale des produits ?


L’expérience actuellement vécue d’une forme de rationnement n’a que peu de chances de conduire à une rupture brutale vers plus de sobriété, alors que cette dernière semble pourtant indispensable d’un point de vue écologique. Le risque est qu’à la sortie de la crise, la consommation reparte comme avant, non seulement en raison d’un effet report, mais aussi et surtout parce que le premier moteur économique de nos sociétés est celui de la consommation. Dans une société durable, il faudra consommer moins, mais investir plus pour des produits et une énergie de meilleure qualité, ce qui permettra de sauvegarder l’emploi.


Après le choc de la crise, reconstruire une société plus durable ne pourra se faire qu’en imaginant des transitions progressives, certes les plus rapides possible, mais sans croire que le jour d’après sera tout de suite différent du monde d’avant : cela demandera un énorme effort collectif, rendu possible par l’inévitable réflexion sur le lien social et la coopération que la crise impose aux citoyens comme aux États.




Article publié en partenariat avec The Conversation.